L'entraîneur a plusieurs fonctions

Cet article explore la relation unique entre l’entraîneur et l’athlète, en montrant que le rôle du coach dépasse largement la simple préparation sportive. Du MMA au judo de haut niveau, jusqu’au handisport, les entraîneurs apparaissent comme des mentors, des accompagnateurs et parfois de véritables figures familiales, investis corps et âme dans la réussite de leurs protégés. Souvent dans l’ombre, avec une reconnaissance limitée et une situation économique fragile, ils incarnent pourtant un pilier essentiel de la performance et de la transmission.

L’entraîneur, cet autre combattant 

Du niveau amateur à la sphère professionnelle, se dégage toujours un lien unique tissé entre l’entraîneur et son athlète. Pour tous, les concessions et les sacrifices réalisés pour être au plus près de leur(s) protégé(es) dépassent presque l’entendement. Une passion dépourvue de tout objectif financier et qui vient s’ajouter, dans certains cas, à d’autres activités professionnelles. Transmettre, c’est le maître-mot, et manager plus qu'entraîner, comme ligne directrice. Car, finalement, c’est l’humain qui reste toujours, plus que le palmarès. Encore davantage dans le handisport.

Hugo Voisot & Enzo Ugolini

Nous sommes à un mois du combat, qui se tiendra le samedi 18 avril 2026 au KSW 117 de Varsovie, en Pologne. Le combattant franco-marocain Nacim Belhouachi  affrontera le local Filip Masek, qu’il vaincra à la décision. Quelques semaines avant de monter dans l’octogone, l’homme aux multiples casquettes (combattant, mais aussi entraîneur, consultant… et infirmier) est en pleine préparation pour cet affrontement. Les journées sont rythmées, les entraînements intenses, et les sollicitations nombreuses. Mais comme il aime à le rappeler, il “essaie de donner beaucoup” à ce sport, le MMA,  et ne compte pas ses heures. Notamment avec les jeunes qu’il a pris sous son aile. Au Cube Fight Club du 11ème arrondissement de Paris, près de Bastille, où nous avons rencontré l’homme de 33 ans, celui-ci prend du temps avec tout le monde. Il salue, échange, plaisante avec ses partenaires d’entraînement. De l’égoïsme, il en faut dans ce sport, mais avec l’expérience, lui privilégie le rapport aux autres.

Et dans quelques heures, le combattant d’1m80, au visage creusé et aux oreilles légèrement boursouflées, reprendra sa casquette d’entraîneur pour guider les adolescents qu’il coache. Et pourtant, il le concède lui-même : entraîner, “ce n'est pas un truc dont j'avais envie au début. C'est un truc qui est arrivé parce que j'ai une grosse expérience dans le sport. Tu as des gars qui sont là, qui combattent, qui s'entraînent. Moi, je donne beaucoup sans compter, c'est un peu pareil, c'est une vocation”. Peu à peu, Nacim Belhouachi a pris goût à cette activité, qui lui permet d’associer sa volonté de transmettre aux futures générations et sa vision de ce sport, dont il est devenu un expert. Il raconte : “J'ai vu par le passé des gars qui ont pu avoir cette casquette-là comme moi : Mickael Lebout, David Bear... et j'en passe. Ce sont juste ces gars-là qui ont marqué mon parcours. C'est un peu ce truc-là que j'essaie moi maintenant de transmettre aux gars que je vois évoluer, qui ont du potentiel et qui sont super fans de MMA, explique-t-il. C'est presque une retransmission de génération en génération. Comme je connais bien ce sport, j'en ai une vision technico-tactique, de l'évolution depuis les dernières années, car le MMA s'est modernisé avec des styles un peu plus homogénéisés où tout le monde est complet. Je suis capable d'analyser les failles et de commenter en direct”.

“Le moment où tu es payé, c'est le moment où tu es sur le tapis”

Mais c’est chose commune dans les sports de combat. Et le MMA, qui compte à ce jour 60 000 licenciés en France, n’échappe pas à la règle : en dehors des heures d’entraînements et des minutes de combats, l’entraîneur reste au plus près de son protégé, l’accompagne, le conseille. Que cela concerne l’école, ou bien encore sa vie privée. Un petit a tapé dans l'œil de Nacim. Il s’appelle Adam et sa soif de réussir l’a automatiquement touché et renvoyé à ses débuts. Aujourd’hui, ce jeune combattant est presque devenu le petit frère de l’athlète franco-marocain. “Il y a quelques gars que j'accompagne en dehors, avec qui on discute beaucoup. Je peux te donner le cas d'Adam, qui est ici au club, et qui est un petit gars prometteur. C'est un mec, au-delà de l'entraînement, que tu as envie d’accompagner pour tout. Même sur la vie personnelle, s'il y a des choix personnels à faire demain, que ce soit professionnel, scolaire ou autre. Ce sont des gars avec lesquels, vu que j'ai beaucoup plus d'affinités, il y a une approche beaucoup plus fraternelle. J'ai cette envie d'accompagner un peu plus”, confie-t-il. 

Une vision du coaching unique au cœur de ces sports de combat, MMA compris. Une activité qui s’est totalement démocratisée, avec des combattants reconnus à leur juste valeur, notamment d’un point de vue économique. Mais certains d’entre eux aspirent à sortir de l’effervescence dont fait l’objet ce sport et du business qui l’entoure, lorsqu’ils y évoluent en tant qu’athlète. Nacim Belhouachi en fait partie : paradoxalement, combattre l'anime lui permet de vivre, de briller. Mais entraîner le ramène à ce qu’il y a de plus important : l’octogone, simplement, et un élève qui a soif d’apprendre. Un investissement personnel dépourvu de sa dimension financière. Au niveau amateur du moins. “C'est vraiment un gros boulot et c'est un boulot qui est super énergivore. Le moment où tu es payé, c'est le moment où tu es sur le tapis, mais il y a beaucoup de ‘taf’ en dehors du tapis. Mais c'est globalement une généralité chez les coachs. Le fait est que beaucoup ne calculent pas ces heures-là, mais ça reste des implications énormes”, concède-t-il. 

Par “beaucoup de taf”, Nacim Belhouachi sous-entend tout ce qui entoure l’organisation du combat, et ce que le public ne voit pas. Car en amont d’un affrontement dans l’octogone, ce sont des casse-têtes permanents : transports, réservation d’hôtel… et même au plus haut niveau, les entraîneurs n’échappent pas aux problèmes. Davantage confrontés à la pression de résultats, ils se retrouvent souvent en première ligne auprès de leurs protégés et doivent faire avec les imprévus, les défaites, les petits détails à régler qui sont d’une importance capitale. Mais la transmission est toujours plus forte et prévaut. Se servir de l’expérience emmagasinée pour former les plus jeunes et leur permettre de connaître tous les rouages du MMA, de la réussite qui peut en découler et des pièges qui se mettent en travers de leur chemin. “Tu sais, en début de carrière tu fais plein d'erreurs, tu te blesses bêtement, tu fais des erreurs qui te font perdre du temps. Et sur certains profils comme Adam, ils ont cette envie de s'entraîner. Je retrouve l'envie que j'avais à mes débuts. J'ai envie justement de leur faciliter le chemin, explique Nacim Belhouachi. Je me revois dans leurs débuts, donc j'ai envie de faciliter ce truc où pour moi ce n'était peut-être pas forcément facile au début. J'ai fait mon chemin, j'ai compris le milieu, les mécanismes de tout l'écosystème du MMA. Moi j'ai fait mon petit trou, on va dire, et pouvoir faciliter derrière le chemin des autres, c'est un truc qui m'intéresse”.

“Quand ça devient professionnel [...] tu as plus la partie business, gestion de carrière, où le sport tu le subis”

Contrairement aux idées reçues, bon nombre d’entraîneurs de sports de combat, notamment dans le MMA, font donc le choix du cœur, de l’amour du sport, et non du portefeuille. D’abord parce que, contrairement à la situation des athlètes, la précarité dans le coaching est présente et qu’il ne faut pas compter sur une forte rémunération. “La rémunération en tant que coach ? On ne compte pas sur ça, franchement”, rappelle le combattant, qui est aussi un ancien infirmier et qui a décidé de garder sa formation et ce métier sous le coude. La raison ? La peur des lendemains incertains. “Infirmier, tu as un CDI, un salaire tous les mois. Mais moi, je suis consultant, je fais mes projets. Ce sont des trucs qui ne sont pas certains tant qu'on n'a pas signé un contrat, mis en place quelque chose d'officiel. Ce sont des cachets qui tombent sur un combat à la fois. C'est moins récurrent qu'un salaire fixe, c'est moins stable. Mon métier d'infirmier, en vrai, si demain rien ne va, je peux le reprendre”, rassure-t-il. En France, selon l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques), 48 % des moniteurs et éducateurs sportifs cumulent plusieurs emplois dans certaines régions. Un chiffre qui en dit long sur la précarité du milieu. 

Mais si Nacim Belhouachi fait aussi le choix du cœur en entraînant, sans regarder son compte en banque, c’est aussi parce que coacher des jeunes le renvoie à ses débuts, marqués par une simple passion pour ce sport, sans prise en compte des enjeux économiques. “En fait, moi je trouve que les combattants amateurs d'aujourd'hui, c'est un milieu qui s'est démocratisé et qui est intéressant pour eux sur le plan de la reconversion, mais c'est assez compliqué à un jeune âge de pouvoir s'entourer et de s'entraîner correctement. Ils ont encore un amour du sport, détaille-t-il. Quand ça devient professionnel, tu as moins l'amour du sport, c'est autre chose, tu tournes une page. Tu as plus la partie business, gestion de carrière, où le sport tu le subis. Ce n'est plus le même amour. Et quand je vois les petits amateurs ou jeunes compétiteurs qui ont cette envie, qui sont encore naïfs dans le sport, j'ai envie de faciliter certains chemins. C'est aussi une question de caractère”

Être sélectionneur, c’est davantage manager qu’entraîner 

Et au plus haut niveau, alors ? Cette relation entraîneur-entraîné est-elle similaire, ou bien encore plus forte ? Dans le judo, c’est parfois plus qu’un homme ou une femme qu’un coach doit manager. Christophe Massina, ancien entraîneur de l’équipe de France de judo, a notamment été à la tête de la sélection féminine lors des Jeux Olympiques de Paris 2024. Sa chance : pouvoir avoir à sa disposition un staff étoffé, et ainsi pouvoir répartir la gestion de toutes ses athlètes en fonction des forces de chaque membre du staff. Il raconte : “L'entraîneur a souvent une responsabilité où il se retrouve seul et c'est là où le staff est important pour pouvoir combiner les forces, pour pouvoir accompagner justement une équipe et pour pouvoir avoir chacun à sa place, avec ses particularités, et ainsi répondre aux besoins des athlètes qui sont toutes et tous uniques”

Mais la richesse apportée par cette garde rapprochée n’est jamais parfaite. Plus la responsabilité est importante, plus le staff doit être fourni. Et il n'était pas forcément suffisant lors des Jeux de Paris, confie celui qui accompagne depuis deux ans (il a pris sa retraite après les JO) des coachs, en tant que directeur de l'accompagnement et de la formation à la haute performance. Entraîner, ce n’est pas ce que préfère Christophe Massina, paradoxalement. Lui, c’est manager qui le stimule. ”J'aurais aimé une personne en plus dans le staff. Ça m'aurait évité d’être en position de coach, d'entraîneur, j'aurais voulu prendre un peu plus de hauteur dans cette responsabilité de pouvoir manager et driver sans avoir les mains dans le cambouis tout le temps en fait, explique-t-il. Un peu à la (Fabien) Galthié (sélectionneur de l’équipe de France masculine de rugby) qui a quand même plus de hauteur et qui a des entraîneurs aussi avec lui, qui a un staff assez conséquent”. Le rôle d’un entraîneur, à ce niveau, consiste davantage à gérer un groupe, faire en sorte qu’il cohabite de la meilleure manière et que les egos tirent le collectif vers le haut. Difficile de faire progresser des athlètes sur une compétition qui s’étale sur quelques jours. Alors l’essentiel du travail réside dans les petits détails qui vont faire la différence : la vie de groupe, l’analyse des adversaires… Un travail minutieux, mais si important. “C'est un pilotage de la haute performance. Vraiment, ce sont comme des Formule 1 en fait, donc à chaque fois ce sont des petits réglages”, ajoute Christophe Massina.

🎧 À écouter : Christophe Massina, les coulisses du métier de sélectionneur de l'équipe de France

Entraîneur des équipes de France de judo pendant une vingtaine d’années, notamment de l’équipe féminine, Christophe Massina a accompagné plusieurs générations de judokas jusqu’au plus haut niveau, des Jeux olympiques aux championnats internationaux. Parmi eux figurent certains des plus grands noms du judo français, comme Teddy Riner, Clarisse Agbégnénou ou encore Amandine Buchard. Dans cet entretien, Christophe Massina revient sur une fonction qui va bien au-delà de la préparation sportive. Il évoque notamment la relation particulière qui unit l’entraîneur à ses athlètes, l’importance du collectif dans un sport individuel, les sacrifices personnels liés à ce métier et la place souvent invisible occupée par les coachs dans la réussite des grands champions.

“Quand on ne sélectionne pas une athlète, elle pense qu'on ne l'aime pas”

Le manager qu’est l’homme aujourd'hui âgé de 52 ans connaît ses protégées, sur le bout des doigts. Grossesse, besoin de changer d’air… Le rôle de l’entraîneur est aussi de savoir écouter ses judokates, leurs problèmes personnels, leurs envies, leur évolution. Massina a donc compris comment agir, tout en gardant un groupe France uni, lorsque Clarisse Agbegnenou était enceinte, ou bien encore lorsque Amandine Buchard a fait part de ses envies de découvrir le rugby. Cette dernière avait en effet exprimé ce besoin à quelques mois des JO de Paris de peur de faire un burn-out si elle restait enfermée dans la sphère judo. Massina avait alors accepté de lui accorder ce bon de sortie, mais sans qu’elle ne fasse de matches officiels. Ce que la judoka française n’avait pas respecté. “Ce sont des petites choses qui font qu'on va aménager les choses pour, à la fois garder un cadre qui est assez serré quand même, mais offrir aussi une possibilité de bouger dans ce cadre-là. Ce qui permet à l'individu d'exister et de ne pas se fondre dans le collectif”, explique le natif de Tours.

Christophe Massina le concède : il a gardé des souvenirs impérissables de ses relations avec ses athlètes. Des parcours touchants, comme ceux de Luka Mkheidze, médaillé de bronze aux Jeux de Tokyo (2021) ou d'Émilie Andéol, championne olympique à Rio en 2016, qui forcent le respect. Et en évoquant le sujet, le coach français démontre toute l’union qui pouvait exister avec ses athlètes. Comme s’ils ne faisaient plus qu’un et qu’ils avaient tissé des liens presque familiaux. “C'est plus la personne et l'émotion qui vont me toucher, plus que le palmarès”, lâche-t-il. Mais la trajectoire d’une ancienne judokate française, Delphine Delsalle, remplaçante aux Jeux de Pékin en 2008, a profondément marqué l’ancien sélectionneur. Une reconversion professionnelle qui a suscité l’admiration et qui prouve que la relation se prolonge au-delà des tatamis et des dojos. “Je pense à Delphine Delsalle, qui a créé une société et qui a décidé de changer de vie là, après deux enfants. Enfin, il y a plein de personnes qui m'ont marqué”, ajoute-t-il.

Mais il y évidemment parfois des moments plus difficiles à gérer dans la vie de sélectionneur. Au football, Didier Deschamps, sur le banc de l’équipe de France depuis 2012, était encore dans la tourmente au moment de donner les noms des 26 joueurs qui prendraient part à l’aventure Coupe du Monde, au mois de mai dernier. “Je sais que je vais faire des déçus”, dit-il souvent. La situation est la même dans le judo. “Mon collègue Ludovic Delacotte disait quelque chose d’assez fort, il dit souvent que quand on ne sélectionne pas une athlète, elle pense qu'on ne l'aime pas. Mais, en fait, on les aime toutes et tous. On les accompagne, on a plus ou moins d'affinités avec certains ou certaines mais ce n’est pas pour ça qu'on n'est pas proche ou qu'on n'a pas envie qu'il ou elle réussisse. Donc des fois oui, forcément, vu qu'on a une position de sélectionneur, ça crée des tensions et des relations qui sont parfois difficiles”, concède Christophe Massina.

Cette difficulté, elle prend tout son sens lorsque la défaite frappe directement le combattant, surtout quand celui-ci est très médiatisé. Le 12 juin dernier se tenait l'un des plus grands événements de MMA de l'année en France. À cette occasion, Paul Dena affrontait son grand rival, Anzor. Pour remettre un peu de contexte, les deux hommes s'étaient déjà rencontrés à l'YFC, une émission organisée par Ibra TV sur YouTube. Cette fois, c'était une toute autre dimension : pour la première fois, ils se retrouvaient chez les professionnels, dans la LDLC Arena de Lyon, devant plus de 12 000 spectateurs. Alimentée pendant des années sur les réseaux sociaux, leur rivalité avait fait monter l'attente autour de ce combat. Au moment d'entrer dans la cage, Paul Dena était d'ailleurs considéré comme le favori. Pourtant, le scénario ne s'est pas déroulé comme prévu. Car malheureusement pour ce dernier, il a concédé sa première défaite de sa carrière professionnelle. Si l'entraîneur joue un rôle essentiel dans la préparation d'un combattant avant un combat, son importance peut devenir encore plus grande une fois le verdict tombé. Et cela est particulièrement vrai après une défaite.

Alex Coeruet porte plusieurs casquettes auprès de Paul Dena. À la fois manager, agent et entraîneur, il occupe une place centrale dans la carrière du combattant. À cet instant précis, son rôle a été plus que primordial. Dès la fin du combat, il n'a pas hésité à réconforter son protégé après cette première défaite en carrière, l'aidant à encaisser un moment particulièrement difficile. Au-delà des aspects techniques, un entraîneur doit aussi savoir accompagner son athlète sur le plan mental, surtout lorsque celui-ci traverse une épreuve aussi marquante. Il est évidemment impossible de savoir ce qui se serait passé sans le soutien d'Alex Coeruet. Mais son accompagnement a sans aucun doute contribué à aider Paul Dena à relever la tête après cet échec. D’ailleurs, le combattant a pris la parole directement après le combat, ce qui est assez rare pour être souligné. Sans cette présence, aurait-il sombré mentalement ? Aurait-il remis en question son avenir dans le MMA, voire mis un terme à sa carrière de combattant ? Autant de questions auxquelles personne ne peut répondre avec certitude, mais qui illustrent parfaitement l'importance du rôle d'un entraîneur bien au-delà de la simple préparation sportive. ©Enzo Ugolini

Et dans le handisport ? 

Un amour inconditionnel. Plus que des entraîneurs, certains deviennent des “accompagnateurs”, des compagnons de vie. Souvent peu mis en avant, le handisport est caractéristique de ce type de relations, bien plus fortes et au sein desquelles le coach a un rôle encore plus primordial. Lors des Jeux Paralympiques de Paris 2024, Vitalie Gligor, à la tête de la sélection moldave, a emmené Ion Basok, médaillé d’argent dans la catégorie des plus de 100kg, et son protégé de toujours, Oleg Kretsul, qui a remporté le bronze, vers de belles épopées victorieuses. Ce dernier, victime d’un grave accident de la route 1997, a perdu la vue après trente jours de soins intensifs. Une tragédie, survenue neuf jours après son mariage et un an après son titre de vice-champion d’Europe valide, à laquelle n’ont en revanche pas survécu sa femme et son beau-frère. Mais elle a rapproché plus que jamais Kretsul et Vitalie Gligor, qui, lors des Jeux de Paris, apparaissent encore ensemble. Plus qu’une épaule, l’entraîneur moldave ne se contente évidemment pas d’avoir un rôle d’observateur à quelques pas du tatami. Tout ce que Gligor entreprend au quotidien (ou presque), lorsqu’il est en compétition, est guidé en fonction des besoins d’Oleg Kretsul. “On ne s’appartient plus à soi-même”, déclarait l’ancien judoka de 52 ans à l’occasion d’une interview accordée à JudoAKD. 

Allant même jusqu’à mettre en parenthèse ses désirs personnels, voire sa vie, au profit de la carrière de celui qu’il accompagne, au sens littéral du terme, le natif de Chisinau doit aussi savoir gérer les particularités et les traumatismes de ces personnes très vulnérables, qui peuvent être soumises à des réactions non contrôlées, ou être plus fragiles. Il y a donc un double dévouement et des sacrifices encore bien plus importants à faire pour le coach. “En fait tout le monde a besoin d’une attention constante : pour faire une promenade, pour laver le kimono, pour préparer l’alimentation sportive, pour aller au magasin (si vous avez le temps), juste pour discuter de quelque chose, et ainsi de suite [sourire], détaillait Vitalie Gligor. Pendant les vols, il faut aussi accompagner les athlètes, charger et décharger leurs sacs, les emmener aux toilettes, les emmener faire des courses et essayer de leur expliquer ce qu’il y a dans les rayons, de quelle couleur c’est et si ça leur va (s’il s’agit de vêtements ou de lunettes par exemple, ou ce qui pourrait les intéresser d’autre). Bref, il faut avoir les nerfs solides [rires] ! Ils sont souvent très vulnérables, avec leurs propres particularités psychologiques et leurs traumatismes”.  

Les liens sont forts, les relations fusionnelles, et les moments de crises et de joies tous plus extrêmes les uns que les autres. C’est ce qui caractérise cette union entre l’entraîneur et l’entraîné. Deux êtres qui se sont trouvés, qui se découvrent un peu plus chaque jour, bien au-delà des tatamis, rings ou octogones. Et ce de manière bien plus intense dans le handisport. Et pourtant, l’un est mis sur le devant de la scène, celui qui brandit sa médaille, avant de la mettre autour du cou, lors des Jeux Olympiques ou Paralympiques. Tandis que l’autre reste dans les “backstages”. La reconnaissance, le coach ne la cherche pas, bien que certains n’en soient pas insensibles, comme l’avouent Nacim Belhouachi et Christophe Massina. Mais si cela en restait à une reconnaissance via la sphère médiatique, cela serait plus acceptable. Or, en réalité, la précarité économique du milieu rend encore moins visibles les coachs, pour qui l’ombre est promise du début à la fin de leur carrière, du niveau amateur au niveau professionnel. Une vie peu commune, non sans conséquence sur la santé mentale des coachs, elle-même peu mise en avant.