Les architectes de l’octogone : le MMA français invente le modèle du coach-éducateur face au libéralisme américain et à la précarité brésilienne
Le MMA est clairement le sport à la mode de ces dernières années. Aux États-Unis et au Brésil, l’absence de régulation éthique abandonne les entraîneurs de MMA à la loi de la consommation sauvage (entre 5% et 10% sur les bourses de combat), générant d’immenses fortunes pour une poignée de stars mais une précarité extrême pour la masse des techniciens. Face à ce modèle commercial, la France déploie depuis la légalisation récente de la discipline en 2020 une solution unique au monde : l’intégration du MMA dans le Code du sport via des diplômes d’État obligatoires et la structuration de brevets fédéraux (BF) par la Fédération de MMA Français.
Enzo Ugolini & Hugo Voisot
Daniel Woirin, ancien entraîneur du combattant UFC Benoît Saint Denis et actuel entraîneur du combattant UFC Matthieu Letho Duclos ©DR
Dans l’univers des arts martiaux mixtes, le MMA pour le grand public, le strass et les millions de dollars affichés par l’Ultimate Fighting Championship (UFC) masquent une réalité sociale violente pour l’encadrement technique. Comme son nom l’indique, le MMA est un mélange d’arts martiaux : boxe anglaise, lutte, jiu-jitsu brésilien, judo, boxe thaïlandaise ou encore le kick boxing. Cette discipline est historiquement née du choc de ces précédents styles, hors de tout cadre de l'État, principalement développé au Brésil à travers le jiu-jitsu brésilien (JJB) puis industrialisé aux États-Unis par des promoteurs privés.
Que ça soit au Brésil ou aux États-Unis, pays berceaux du MMA, l’entraîneur est un prestataire de services : il ne touche aucun salaire fixe et dépend entièrement du pourcentage prélevé sur la paie de son athlète. Il faut savoir qu’un athlète vit avec les sponsors mais aussi avec les bourses qu’il gagne lorsqu’il combat. Donc une défaite ou une blessure, les revenus du technicien sont complètement remis en question. Face à cette « clandestinité contractuelle » internationale, la France applique sa doctrine d’exception culturelle. Depuis l’autorisation officielle et la légalisation de la discipline sur le territoire national en janvier 2020, après des années de débats politiques et d’interdiction de la cage il faut le notifier, l’État s’est allié à la Fédération de MMA Français (FMMAF) pour imposer une normalisation rapide : soumettre le MMA aux règles du salariat associatif et de la certification obligatoire, offrant un filet de sécurité inédit aux hommes du coin.
Les millions des salles américaines face au système D des favelas brésiliennes
Pour mesurer l’originalité de la solution française, il faut analyser le gouffre économique qui sépare les deux nations américaines. Aux États-Unis, le marché du MMA est totalement libéralisé. Il n’existe aucune fédération publique ni aucun diplôme d’État pour encadrer l’enseignement de la discipline. C’est simple : n’importe quel ancien combattant, ou même combattant actuel comme Nacim Belouachi, peut s’autoproclamer entraîneur. Le modèle repose sur d’immenses structures privées, les Mega-Gyms (comme l’American Top Team en Floride ou l’American Kickboxing Academy en Californie). Selon les rapports économiques sectoriels de la plateforme BetMGM (How much do MMA coaches earn), un coach de MMA de haut niveau aux États-Unis gagne entre 70 000 et 200 000 dollars par an. Ces revenus proviennent donc d’un modèle hybride : les commissions de 5% à 10% sur les bourses des combattants de l’UFC, combinées aux abonnements haut de gamme d’une clientèle privée séduite par le prestige du club. Nacim Belhouachi, combattant professionnel au KSW (la plus grande ligue de MMA en Europe) et entraîneur, nuance fortement l'illusion des grosses bourses du MMA professionnel perçues par le grand public, confirmant le poids des intermédiaires financiers : "Très peu de monde gagne très, très, très, très bien sa vie dans le MMA. En soi ce sont des gros cachets, mais tu as un camp d'entraînement qui a un coût : manger bien, les diététiciens, tout la préparation physique, l'entraîneur aussi. Forcément tu as tout ça à sortir de ta poche. Ça peut être des grosses sommes sur le papier, mais ce n'est peut-être pas assez pour le niveau qu'il a. C'est ce qui peut aussi arriver à des combattants de MMA, c'est pour ça que beaucoup font le choix de ne pas rester par exemple qu'au salaire de l'entraîneur". À titre d'exemple, Daniel Woirin, ancien entraîneur de Benoît Saint Denis, exerce d'autres activités à côté, notamment en tant que chroniqueur dans une émission spécialisée dans le MMA.
Le Brésil, bien qu’il fournisse une part considérable des champions de la planète, on peut citer Charles Oliveira, Jean Silva ou encore Alex Pereira malgré sa récente défaite contre Ciryl Gane à l’UFC Maison-Blanche, subit l’envers dramatique de ce modèle privé. Sans aides publiques ni subventions, l’économie locale du combat est asphyxiée. D’après l’étude globale de l’équipementier RDX Sports (How much do BJJ instructors make), le tarif horaire moyen pour un instructeur d’art martial à Sao Paulo ou Rio de Janeiro oscille seulement entre 6 et 10 reais (monnaie brésilienne) de l’heure. Les entraîneurs des favelas y travaillent en totale précarité, dans des salles au matériel rudimentaire. Leur seule solution de survie économique consiste à utiliser le circuit comme un tremplin pour s’exporter vers les académies fortunées des États-Unis ou du Moyen-Orient, provoquant une fuite des cerveaux techniques brésiliens.
Enzo Ugolini et Jean Silva (combattant brésilien de l'UFC) ©Enzo Ugolini
La France a choisi de couper court à cette précarité par le biais de la législation du MMA. Un défi hors du commun pour un sport parti de zéro sur le plan institutionnel lors de sa légalisation en 2020. En vertu, une nouvelle fois de l’article L212-1 du Code du sport, l’enseignement rémunéré des activités physiques est un monopole d’État. Pour structurer cette transition légale, la Fédération de MMA Français (FMMAF) a mis en place un parcours de formation ultra-structuré, disponible en Formation ouverte à distance (FOAD) pour s’adapter aux professionnels déjà en activité.
Le cursus impose des passages de gardes obligatoires (Grade Vert requis pour l’inscription) menant aux Brevets Fédéraux d’assistant (BF1), d’initiateur (BF2) et de moniteur de MMA (BF3). Ce parcours balisé l’accès à de futurs Diplômés d’État spécifiques. Grâce à cette structuration, l’entraîneur français acquiert un statut de cadre technique. Il peut être recruté en CDI ou en CDD par les clubs associatifs sous l’égide de la Convetion Collective Nationale du Sport (CCNS), lui garantissant un taux horaire fixe et une protection sociale complète (chômage, maladie retraite), indépendamment du calendrier des combats de ses athlètes.
D’ailleurs, si l’État français a pris des mesures pour accompagner l’évolution de la discipline, il n’est pas le seul. La présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, a confirmé un partenariat entre la région et le MMA Factory. Si cette salle parle aux connaisseurs, c’est parce qu’il s’agit de la salle de Fernand Lopez, sûrement l’entraîneur le plus connu du MMA français, notamment puisqu’il entraîne Ciryl Gane, champion intérimaire des poids lourd à l'UFC. Ce partenariat a été annoncé lors de la conférence de presse ARES le 5 juin dernier. Il pourra sans doute aider les combattants, mais on peut imaginer qu’il bénéficiera également aux entraîneurs.
L’UFC Performance Institute face aux subventions du modèle associatif français
Cette divergence de statuts se répercute directement sur les moyens mis à disposition des entraîneurs. Aux États-Unis, la technicité est concentrée au sein d’infrastructures privées colossales. La plus organisation du monde de MMA, l’UFC a notamment créé l’UFC Performance Institute (Las Vegas, Shanghai, Mexico), un centre d’élite mondial. Comme le détaillent les bilans financiers de la maison mère TKO Group Holdings (SEC Corporate Reports), l’organisation intègre dans ces structures des diététiciens certifiés et des préparateurs physiques qui collaborent avec les coachs personnels des athlètes. L’accès y est entièrement gratuit pour les combattants sous contrat, agissant comme une subvention en nature pour les staffs privés qui n’ont pas à financer ces technologies de pointe.
L’UFC a également sa propre télé-réalité. L’émission The Ultimate Fighter met en scène des combattants de MMA peu connus dans ce milieu qui vivent pendant plusieurs semaines dans une maison et sont entraînés par deux entraîneurs reconnus de l’UFC. Le gagnant obtient directement un contrat avec l’organisation présidée par Dana White. À travers ce programme, les combattants peuvent également, en remportant l’émission, changer complètement le statut de leur entraîneur. Si cela fonctionnait lors des premières saisons, c’est plus délicat aujourd’hui. Dans la dernière saison du TUF, qui n’a pas encore été diffusée, Delphine Benouaich participe à l’aventure. Si elle venait à remporter l’émission, cela ne changerait pas forcément le statut de son entraîneur. Son coach est tout simplement Nicolas Ott, entraîneur de Benoît Saint Denis et de Nassourdine Imavov.
En France, le MMA ne bénéficie pas, pour le moment du moins, des structures comme l’INSEP, historiquement réservées aux sports olympiques. Le modèle de financement de la FMMAF repose en partie sur les subventions de l’État via l’Agence Nationale du Sport pour le développement de la pratique amateur. Les clubs français de MMA, comme le MMA Factory, doivent donc fonctionner comme des entreprises privées pour autofinancer leurs infrastructures d’élite. La solution française pour les entraîneurs réside dans la mutualisation : un entraîneur diplômé utilise la structure associative pour donner des cours collectifs salariés à des centaines d’amateurs en début de soirée, ce qui lui permet de dégager le budget nécessaire pour entraîner, gratuitement ou au pourcentage, l’élite professionnelle du club sur le reste de sa journée.
Le travail de l'ombre : quand l'entraîneur façonne le combattant
Le soir d'un combat, tous les regards sont tournés vers les combattants. Pourtant, derrière chaque entrée dans la cage se cache un travail de plusieurs semaines où l'entraîneur occupe une place centrale. Bien plus qu'un simple technicien, il devient à la fois stratège, observateur, préparateur mental et parfois même soigneur. Ce reportage suit Cyrille Diabaté lors d'une séance de sparring d'Anthony Nantois, alors en pleine préparation de son premier combat professionnel. À quelques semaines de son affrontement contre Ilian Bouafia, le 11 avril dernier, Matthieu Letho Duclos partageait certaines de ses séances avec Anthony Nantois. Si Letho Duclos était accompagné par Daniel Woirin, Anthony Nantois préparait son premier combat professionnel sous la direction de Cyrille Diabaté, ancien combattant de l'UFC. La présence de deux athlètes aux objectifs différents a permis de créer des séances particulièrement exigeantes, où chaque échange servait autant à progresser qu'à préparer l'échéance à venir.
Pendant le sparring, Cyrille Diabaté ne quitte jamais son combattant des yeux. Il corrige les placements, donne des consignes entre les séquences, filme certains échanges pour les analyser après l'entraînement et intervient au moindre incident. Une coupure, un saignement ou un doute deviennent autant de situations qu'il doit gérer immédiatement. L'entraîneur apparaît alors comme une véritable troisième personne sur le tatami, omniprésente sans jamais être au centre de l'attention.
Ce rôle discret contraste avec l'image que renvoient les retransmissions télévisées, où les entraîneurs n'apparaissent souvent que quelques secondes entre deux reprises. En réalité, une grande partie de leur travail s'effectue lorsque les caméras sont absentes : observer, corriger, rassurer et ajuster chaque détail afin de permettre au combattant d'aborder son combat dans les meilleures conditions.Les résultats de cette préparation illustrent l'importance de ce travail invisible. Anthony Nantois s'est imposé pour son premier combat professionnel, tandis que Matthieu Letho Duclos a remporté son affrontement face à Ilian Bouafia. Deux victoires qui rappellent qu'en MMA, la performance du soir du combat est souvent le prolongement du travail réalisé, jour après jour, aux côtés de l'entraîneur. ©Enzo Ugolini
Les angles morts des deux mondes : entre isolement social et lourdeur administrative
Malgré leurs ambitions respectives dans le MMA, le modèle plutôt libéral américain et le modèle français butent chacun sur des limites structurelles majeures.
Le système américain, bien qu’il offre des perspectives de fortune rapide pour les entraîneurs d’élite, maintient ces personnes de la basse dans une précarité absolue. N’étant pas salariés, ils n’ont aucune couverture maladie publique, ni de cotisation pour leur retraite. De plus, les récits financiers partagés par les combattants vétérans dans les colonnes de MMA Weekly (Fighter & Coach Training Camp Costs) révèlent les failles éthiques de la rémunération au pourcentage. Le coup d’un camp d’entraînement complet, c’est-à-dire logements des partenaires d’entraînements, frais de déplacement, nourriture ou encore les taxes à la sources grignote tellement la bourse de l’athlète que ce dernier cherche souvent à négocier à la baisse les 10% dus à son entraîneur principal. Le coach se retrouve dans la position d’un prestataire que l’on peut licencier par un simple message écrit après une mauvaise performance. En réaction de cette déshumanisation commerciale du système de commissions aux schémas d'entreprise managériale, Nacim Belhouachi explicite son propre positionnement de terrain : "Être dans une espèce d'ambiance de gourou où tu as un mec qui choisit tout pour toi, j'ai toujours évité, ça n'a jamais été un truc qui m'allait. Je n'ai pas envie de cette ambiance de bloquer les gens, comme je n'ai pas envie qu'on me bloque. On fait ça à la parole, on s'aide, on s'entraide. Ce que je veux pour moi, je le veux pour les autres".
Tandis que la solution française présente l’inconvénient inverse : une lourdeur bureaucratique qui ralentit l’essor des talents, séquelle d’une légalisation récente qui a dû créer des règles à marche forcée. Les systèmes des Brevets Fédéraux de la FMMAF, bien que protecteurs, exigent des validations théoriques rigoureuses. Cette barrière académique décourage de nombreux anciens combattants ou entraîneurs issus de la banlieue. Ces derniers, qui possèdent une expertise technique précieuse acquise sur le terrain bien avant la légalisation en 2020 et donc légitimée par leurs pairs, se retrouvent coincés dans le bénévolat ou la clandestinité financière. Le MMA français démontre ainsi son principal défi pour l’avenir : réussir à institutionnaliser ses techniciens pour les protéger de la précarité à l’américaine, sans étouffer l’esprit de liberté et l’origine populaire qui ont fait la force de cette discipline depuis ses premiers pas légaux.