Le système veut des champions, pas des entraîneurs

Souvent accepté par humilité, l’ombre imposée aux entraîneurs dans les sports de combat provient toutefois de plusieurs facteurs. Entre un système médiatique qui met sous le tapis leurs exploits et un contexte économique qui n’arrange rien à leur condition, beaucoup d’entre eux se retrouvent confrontés à des difficultés, qu’ils taisent, le plus souvent. Mais celles-ci révèlent pourtant certains dysfonctionnements, au sommet de l’Etat, qui expliquent pourquoi ils sont si “oubliés”.

Hugo Voisot et Enzo Ugolini

Reconnaissance : sentiment de gratitude envers quelqu’un. L’athlète, dans les sports de combat, éprouve-t-il ce sentiment à l’égard de son coach ? Et le coach a-t-il l’impression que son travail est reconnu à sa juste valeur ? Certains diront que oui, par leurs propres combattants, et d’autres non, si l’on parle de mise en lumière médiatique. Mais, après tout, l’entraîneur n’a-t-il pas , par définition, à se mettre en retrait ? Géographiquement, cela se confirme, dans n’importe quel sport. Au football, la caméra est tournée vers les joueurs, de même au rugby. Et les entraîneurs, eux, sont perchés en tribunes, ou placés sur un banc de touche. Au MMA ou à la boxe, c’est encore plus frappant : le coach n’est pas seulement en retrait, il est aussi dans l’ombre, au sens propre du terme. Quand la lumière est mise sur les deux adversaires sur le ring ou dans l’octogone, les deux coachs sont dans la pénombre de la salle et n’apparaissent qu’au moment où les combats ne s’arrêtent, à la fin de chaque round, lorsqu’il faut remobiliser ou encourager. 

Mais cette discrétion est aussi caractéristique des valeurs qui entourent ces activités sportives. Une certaine humilité, un sens du travail et du sacrifice sans compter ses heures… Pour de nombreux entraîneurs, la célébrité, liée intimement à une reconnaissance médiatique, n’est pas recherchée. Nacim Belhouachi, entraîneur et combattant MMA que nous avons interrogé, reconnaît clairement ne pas avoir besoin que son travail soit reconnu publiquement lorsqu’il accompagne de jeunes combattants. “Est-ce que je sens que mon travail est reconnu ? Par les gars que j'entraîne, oui. Mais je n'ai pas besoin qu'il soit reconnu à l’extérieur. En vrai, ce n'est pas un truc que je veux, que je recherche ou qui me donne envie pour l'instant. Je préfère qu'on évolue tous, que les gars qui s'entraînent avec moi évoluent, soient performants et voir qu'il y ait un changement dans leur niveau. Ce n'est pas forcément ce qui m'attire pour l'instant, concède-t-il. Moi j'ai plus cette optique de rester un peu plus dans l'ombre. Je sais que la lumière, je l'ai quand je combats. Je combats dans la plus grosse organisation européenne, ça me va. Le reste, peu importe pour l'instant”

Un système entier qui pousse un peu plus dans l’ombre les coachs 

Mais le Franco-marocain, dont les fonctions de coach se cantonnent encore exclusivement à un niveau amateur, a pourtant le même discours qu’un Christophe Massina, qui a porté les différentes équipes de France de judo sur le toit du monde, et qui a décroché un doublé olympique par équipes mixtes le 3 août 2024, lors des Jeux Olympiques, à Paris. Deux extrêmes, mais un sentiment d’humilité similaire, presque naturel et qui explique ce manque d’exposition englobant le coaching dans les sports de combat. Pour l’ancien sélectionneur, qui a côtoyé les plus grands (Teddy Riner, Axel Clerget, Emilie Andéol, Amandine Buchard…), cela relève presque de la “logique”, comme il le racontait à notre micro. “Bien sûr que par rapport aux sports collectifs comme le foot ou le rugby, ou même le le handball, c'est différent, mais c'est lié à la médiatisation. Qu'un entraîneur de judo ne soit pas hyper connu, ça me semble logique parce que, déjà, il est rarement interviewé, et puis c'est l'athlète, encore une fois, qui fait la performance, même si l'entraîneur l’accompagne. Je pense que c'est aussi le rôle d'accompagnateur quelque part. L’accompagnateur est toujours en second plan. Le but d'accompagner, c'est un peu de s'effacer en fait. Donc c'est certainement pour ça”, explique-t-il, non sans cacher une certaine forme de frustration au moment d’évoquer le traitement réservé à l’un de ses pairs, qui méritait certainement une autre porte de sortie, plus prestigieuse. “Dans cette olympiade (en 2024), l'entraîneur qui était responsable des masculins a quitté son poste dans la foulée (Baptiste Leroy, en septembre). Est-ce que vous en avez entendu parler ? Non. Voilà. Donc la réponse est claire”

Derrière cette sortie, Christophe Massina sous-entend que le travail d’un homme qui a oeuvré pour le succès de l’équipe de France (4 médailles remportées chez les Masculins aux JO 2024) n’a certainement pas été souligné comme il le fallait. Son nom, d’ailleurs, ne dit peut-être rien au grand public alors qu’il était en première ligne lors de la préparation d’un certain Teddy Riner, auréolé de l’or en +100 kg à Paris. Un écart énorme entre la renommée d’un judoka qui, certes, est une légende de son sport, et son sélectionneur de l’époque qui a contribué à polir le talent d’un triple champion olympique et onze fois champion du Monde. Et pourtant, ce dernier joue le jeu et évoque souvent l’importance de ses différents coachs dans sa carrière, comme nous l’expliquait le préparateur mental Stéphane Limouzin, qui a travaillé auprès d’athlètes olympiques. “En fait c'est l'athlète qui en parle ou qui n'en parle pas. Teddy Riner, lui, parle assez souvent de son entraîneur (Darcel Yandzi) et du lien qu'il a avec lui. Après, il y a des noms d'entraîneurs qui ont circulé ou qui circulent encore aujourd'hui, mais c'est lié à la fois à ce que l'athlète va dire sur son entraîneur et comment il va en parler. Et puis, après, comment l'entraîneur va communiquer ou pas”. 

Au plus près de la sabreuse française Manon Apithy-Brunet, championne olympique à Paris en 2024, Stéphane Limouzin considère lui que tout le système du sport de haut niveau, quelque soit l’activité, est régi autour de la notion de compétition. Ainsi, l’entraînement et la préparation d’un athlète, n’étant pas jugés “intéressants” par les médias, passent au second plan. Ce qui explique pourquoi les coachs, dont le coeur du travail se situe parfois des mois avant le temps d’un combat, manquent aussi d’une certaine reconnaissance à l’extérieur de leur milieu. C'est le fonctionnement médiatique, de la presse, des sponsors et cetera, qui vont glorifier et favoriser la performance individuelle ou collective. Si on prend une équipe de foot ou de basket, ça va être pareil. C'est-à-dire qu'on va gagner un point, on est un dieu, on perd un point et on n'est pas traîné dans la boue, mais pas loin, regrette le préparateur mental. Donc il y a quand même tout le système qui favorise vraiment la notion de résultat, plutôt que toute la difficulté de l'entraînement, le temps passé à travailler, à être blessé et cetera. Et ça c'est quasiment dans tous les sports”

Un ego, chez les coachs, qui ne disparaît pourtant pas complètement 

“Il est numéro un, sans aucun doute. Qui d’autre pourrait l’être ? Donnez-moi un nom. Je ne dis pas ça simplement parce que je l’entraîne. Mettez-moi de côté : c’est le plus grand artiste martial de tous les temps”. En 2018, lors d’une interview accordée à Fight Hub TV, Firas Zahabi se confiait sur sa relation avec Georges Saint-Pierre, ancienne superstar du MMA qu’il avait pris sous son aile. Sans le vouloir, dans ces quelques mots, l’entraîneur canadien se mettait quelque peu en avant, en feignant une forme d’humilité à la fin de la déclaration, en sous-entendant que “GSP” avait été un tel champion parce qu’il avait été son coach. Car il faut bien l’avouer : tous les entraîneurs de sports de combat, qui sont d’ailleurs majoritairement jeunes (41% ont moins de 30 ans ; 65% ont moins de 40 ans, selon l’INSEE), mais surtout tous les êtres humains, ont naturellement besoin d’une forme de reconnaissance lorsqu’ils accomplissent des choses dont ils sont fiers. Dans le MMA, la boxe, le judo ou bien encore le jujitsu, cela se traduit d’une manière assez spéciale, comme l’expliquait à notre micro la psychologue du sport, Emilie Chamagne. “Ce sont des mouvements inconscients. Ça s'appelle l'injonction paradoxale : on lui a donné (au coach) l'injonction de ‘tu ne te la pètes pas parce que chez nous, on est humbles’. Et en même temps, il y a une notion de ‘ouais, enfin, chez nous on est performants et on a des résultats’. Du coup, ça donne un mouvement inconscient de recherche de quelque chose, et pourtant on respecte l'injonction de ne pas l'exposer aux yeux de tous”

Et c’est à partir de ce phénomène d’injonction paradoxale que les clashs et les tensions entre un athlète qui, parfois, s’approprie toute la lumière, et un entraîneur en recherche de reconnaissance ont lieu. “Ça l'impacte (le coach) si son ego va jusqu'à considérer que c'est lui qui a gagné la médaille. C’est plus une question d'ego. Et il n'y a pas que les entraîneurs : il y a les kinés, les médecins, les psychologues, les techniciens... Tout l'encadrement de l'athlète qui a contribué et qui, souvent, donne de lui-même. Il y a un don de soi dans tout un écosystème. C'est plutôt le fait que l'athlète ne s'en rende pas toujours compte, qu'il n'y ait pas toujours de "merci" en retour. Ça irrite plus ou moins les entraîneurs suivant qu'ils ont plus besoin ou moins du sentiment de reconnaissance d'un point de vue personnel, affirme la professionnelle de santé. Pour ceux qui n'ont développé que ça, c'est plus compliqué quand il n'y a pas de retour. Car c'est une reconnaissance d'être quelqu'un. C'est en ça que certains partent complètement en vrille quand ils ont accompagné un athlète depuis qu'il était minime jusqu'à une médaille internationale et que tout d'un coup l'athlète dit ‘stop, je change d'entraîneur’. Là, c'est la dégringolade”.

“On se dit souvent qu'on a mal choisi notre sport”

Mais au-delà de la reconnaissance de leurs pairs ou de leurs athlètes, ce qui pèse bien davantage dans l’esprit des entraîneurs reste le manque d’accompagnement d’un point de vue économique. Pour beaucoup d’entre eux, les sports de combat sont encore des milieux très précaires qu’ils ont rejoint par passion, et non pour garnir leur portefeuille. Une étude de l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) datant de 2022 insistait sur l’impossibilité pour les éducateurs sportifs de faire de leur profession leur seule source de revenus. 17% d’entre eux en faisaient en effet leur activité principale de manière durable, tandis que 30 % allaient même jusqu’à changer de métier. Un phénomène qui ne contribue pas à valoriser le travail des coachs et à les mettre en lumière. Nacim Belhouachi, qui exerce cette activité dans le MMA, à un niveau encore amateur, se montrait assez résigné quant au contexte financier actuel qui encadre l’une de ses professions. Car oui, il ne peut se contenter d’être un coach. “La rémunération en tant que coach ? On ne compte pas sur ça, franchement. Je le fais en vrai parce que j'ai envie de le faire, plus que pour l'aspect financier. Je pense que la plupart des coachs sont dans ce cas, même ceux qui maintenant gagnent bien leur vie. Ce sont des gars qui, lorsqu’ils ont démarré, ne l’ont pas fait pour l'aspect financier, déclare-t-il. C’est pour faire évoluer des gens, l'amour du sport, le fait de démocratiser le sport d'une certaine manière, pouvoir faire évoluer certains sportifs et être un petit plus. L'aspect financier, c'est vraiment anecdotique”

Des revenus très bas qui sont liés à la dépendance du coach vis-à-vis de son athlète. En moyenne, les entraîneurs gagnent moins de 18 000 € nets par an. Et dans le MMA, comme dans la plupart des sports de combat, il ne prend qu’un pourcentage de ce qu’engrange son poulain. Plus les résultats de ce dernier sont bons, plus son mentor va gagner de l’argent. De quoi rendre ce métier très instable. Et même dans le haut du panier, lorsqu’il s’agit de coachs qui accompagnent les meilleurs combattants français, rien ne garantit de très bons salaires. “On en discute avec d'autres combattants et on se dit souvent qu'on a mal choisi notre sport (rires). On se dit qu'on pourrait être des joueurs en Ligue 2 sur le banc et gagner plus. Ce n'est pas un salaire fixe chaque mois. C’est compliqué à gérer. Tu peux avoir un BSD (Benoît Saint Denis) qui prend des grosses sommes, mais derrière il a son staff, il est Top 5 à l'UFC. Et en réalité, si on fait un comparatif, lui qui est au niveau Top 5 à l'UFC avec les sommes qu'il prend, il n'est pas très bien payé comparé à un Top 5 joueur de Ligue 1 (première division de football)”, affirme Nacim Belhouachi. Ce dernier, qui avait un temps pour habitude de revêtir sa blouse d’infirmier ou son costume de consultant, faisait bien partie des nombreux éducateurs qui ont constaté une augmentation nette de leurs revenus en cumulant les activités ou en découvrant un autre secteur. Selon l’INSEE, 72 % voient leur salaire annuel net total augmenter après leur changement de métier ; et pour plus de la moitié, cette hausse dépasse 20 %. Les sports collectifs et le MMA, deux mondes à part et des contextes économiques incomparables. Mais comment cela s’explique-t-il ? Pourquoi les entraîneurs et leurs équipes sont-ils davantage exposés et payés, contrairement à leurs homologues des sports de combat ?

“Les bénévoles ont aussi besoin de motivation”

La réponse est simple : médiatisation et système économique sont liés l’un à l’autre. Christophe Massina, ancien sélectionneur de l’équipe de France de judo, explique cette vision, tout en concédant que la faible régularité des compétitions ne joue clairement pas en sa faveur et en celle de son sport. “Les sports qui sont médiatisés sont les sports professionnels. Et pourquoi est-ce qu'ils sont professionnels ? Parce qu'il y a tout un circuit économique derrière. Pour l'instant, il n’y a pas de circuit économique en judo. Ça n'existe pas. Le foot et le rugby font déplacer des milliers de personnes pour un match quasiment toutes les semaines. Donc, le contexte économique n’est pas du tout pareil. Et c'est pour ça que ce sont des sports professionnels : parce que ça draine des sommes d'argent qui sont énormes. Cela crée aussi de la médiatisation parce qu'il y a des matchs toutes les semaines. Donc forcément on va voir plus les entraîneurs, ceux qui sont virés et cetera”, indique celui qui a porté l’équipe de France féminine de judo vers l’or olympique en 2024, en compagnie de Baptiste Leroy, dans l’épreuve par équipes mixtes. 

Malgré la fragilité d’un système qui ne laisse, pour l’heure, par trop la place à la fortune, pour les entraîneurs, Christophe Massina reconnaît que des aides financières “assez conséquentes” ont été mises en place par l’Etat pour épauler ses compères et lui-même. Un premier signal positif envoyé et qui pourrait laisser présager le meilleur pour l’avenir. En revanche, les progrès à faire sont encore immenses, dans une discipline qui recense environ 15 000 enseignants pour environ 567 000 licenciés en judo en avril 2025, selon des chiffres publiés par la Fédération française de judo. Si l’ancien sélectionneur juge que la France reste un pays de sport, il s’inquiète pourtant du sort réservé au monde amateur, pour qui la solitude pèse lourd face au très faible budget du gouvernement qui lui est accordé. Selon lui, le modèle est à revoir pour donner une autre dimension aux coachs de sports de combat. “Après, c'est sûr que le sport n'est pas valorisé à mon sens à la hauteur de ce qu'il peut rapporter à la société. Ça, pour moi, c'est clair. Tout ce qui est fait par le ministère des Sports, en termes déjà de budget, est en-dessous du 1 % du budget de l'État, donc ça parle assez clairement. Notre modèle sportif est basé sur des associations avec beaucoup de bénévoles. Et forcément, les bénévoles ont aussi besoin de motivation, ils ont aussi besoin de tout ça et peut-être que quand ils voient que l'État baisse les budgets après des JO qui ont été fantastiques… Moi, je suis le premier déçu. Ce n'est pas le sport de haut niveau qui est vraiment touché, mais c'est quand même les associations à la base de la pratique sportive. C'est ça qui est qui peut être révoltant”, conclut Christophe Massina. Les leviers sont donc nombreux pour extirper une profession encore fragile, aussi bien économiquement que sur le plan de la médiatisation. Une situation qui contraste forcément avec le temps que passent les entraîneur(e)s dans les salles, auprès de leurs protégé(e)s, sans savoir de quoi le lendemain sera fait. Aussi bien en ce qui concerne le lien qui les unit avec leurs athlètes que financièrement. Un contexte crispant encore méconnu, ou mal connu, et qui a des répercussions sur leur santé mentale.